jeudi 12 janvier 2017

mais à quoi sert la Littérature à l'école ?

Je dois partir, j'ai juste une petite anecdote à vite raconter .
Lorsque j'enseignais la Littérature, la plus belle matière scolaire je crois, celle qui permet
par les grands auteurs , souvent du passé oui, une réflexion sur notre monde actuel et nos propres vies, j'ai rencontré un jour une opposition inhabituelle.
C'était en classe de 1ère, nous préparions les épreuves du bac, quand un élève dont je m'étais à peine aperçue qu'il était arabe ( était-ce important ? pour moi non) alors que je leur proposais d'étudier " La Guerre de Troie n'aura pas lieu " de Giraudoux, cet élève donc posa son stylo, ferma son cahier , croisa les bras et me regarda droit dans les yeux.

Je venais d'expliquer que cette pièce parlait de pacifisme et évoquait la bêtise ou les malentendus trop souvent causes des conflits. Le Discours aux Morts d'Hector est à relire par tous, cette merveille iconoclaste. 
 " Madame, il y a des causes qui méritent qu'on tue . " .
Le choc pour moi fut rude. J'ai laissé Mezri ( ce n'était pas son vrai prénom ) faire. Il venait en cours, il me toisait calmement mais avec détermination . J'ai pu parler avec lui, en dehors des cours. Il avait découvert les textes sacrés de l'islam, il côtoyait l'imam de son quartier. Deux semaines après, avant le bac, il n'est plus revenu . J'étais triste, je l'aimais bien, c'était un garçon fin et courageux , vivant dans une famille très modeste . Il n'a pas passé son bac alors qu'il était brillant. ...

 Les années ont passé, on dira plus de dix ans.
Un jour que j'étais en cours étudiant un texte de Voltaire extrait du " Traité sur la Tolérance" ( voilà encore un texte qu'il faudrait lire et relire), quelqu'un a frappé à la porte de ma classe alors que j'étais en cours, ce qui est en principe interdit. La porte s'est ouverte, je vis un grand gars en costard gris, cravate élégante, me demander s'il pouvait me parler . Dérangée dans mon cours , je lui répondis NON plus que vertement .

" Monsieur , vous attendrez que mon cours soit fini" ,
la porte se referma doucement. Sur mes 2 heures de cours avec cette classe, il restait encore 1H30 . Quand la sonnerie retentit, je pensais l'homme parti . je me disais que ce devait être un vendeur de chez Larousse ou un truc comme ça. Il m'attendait, debout dans le couloir , il me tendit la main et me montra ce qu'il avait dans sa main : justement " Le Traité sur la Tolérance " !!!!
mais aussi la pièce de Giraudoux. C'était Mezri. Il souriait : " Je veux qu'on parle ". On parla jusqu'à 22H passées ( j'avais appelé mon mari pour lui dire que je serais en retard pour le dîner ). ET il me raconta comment l'Islam l'avait happé alors qu'il cherchait une route et comment un jour, alors qu'il n'avait pas jeté ses bouquins de français, il s'y était replongé. Alors à 22ans, il avait préparé tout seul son bac et l'avait passé en candidat libre. Désormais, il se prénommait François " Pour faire honneur à ce pays démocratique ". Il travaille désormais au Conseil général où je l'ai retrouvé quelquefois. Il est heureux. Il m'avait dit : " c'est grâce à vous ". je lui ai répondu: " Non, c'est grâce à ces grands auteurs ". Voilà. Ceci m'est revenu à la lecture du texte que Stéphanie m'a envoyé ce matin.

Je souhaite à Léa, ma petite-fille devenue prof de Lettres et qui enseigne dans un lycée parisien de connaître de tels moments.

Beaumarchais et Diderot    
 
 
 
 
Rousseau et Voltaire

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